Marguerite – automne 1955



Chaque année, lorsque l’automne s’annonce et que les gros travaux agricoles sont terminés, la « batteuse » de Monsieur Hauguel franchit la barrière de la ferme afin d’extraire le grain des épis de blé et d’avoine ou d’orge engrangé en gerbe pendant l’été. C’est un long attelage composé d’un tracteur monocylindre diesel de la Société Française Vierzon, d’une batteuse sur quatre roues et d’une botteleuse à haute densité pour la paille. L’ensemble est aligné devant la grange et la longue courroie d’entraînement est engagée – non sans danger – sur le volant du tracteur et les machines.

Le travail est rude, il faut extraire les gerbes de la grange à l’aide d’une fourche à deux doigts, des hommes relais sont nécessaire pour atteindre l’opérateur ou l’opératrice de battage juché sur la batteuse devant le dangereux batteur qui tourne rapidement et avale les tiges des céréales. Il faut éviter le bourrage qui entraînerait l’arrêt des machine pour une longue et pénible opération de réparation. Le travail est pénible et la sueur coule constamment sur les visages et les corps empoussiérés. Les porteurs de sacs de grains battus déplacent les charges de 100 kg à dos d’homme vers l’aire de stockage ; un plancher de grenier situé au haut d’un escalier « meunier » . Les dos souffrent, personne ne se plaint. Le travail a commencé tôt le matin, après la traite des vaches et il est convenu de faire une pause pour le « pain de dix heu ». C’est la moment choisi pour régler le moteur au ralenti, les ouvriers – des tâcherons -- se rassemblent dans le cellier pour un casse-croûte nécessaire et mérité. Le pain de quatre livres subit la lame du couteau, la motte de beurre est entamée et le camembert vite englouti. Chacun est assis sur un tabouret de fortune, un trépied pour la traite, un petit tonneau, un casier à bouteille ou un cageot renversé. Les histoires fusent, les rires éclatent.

Autour de l’équipe, des fûts de 600 litres contenant du cidre appelé « boisson » - un jus de pomme fermenté coupé d’eau à 2 pour 1. Le long du mur s’entassent des bouteilles de cidre doux, celui du « dimanche », les bouteilles sont claires le jus de pomme sucré d’une pierre est coupé 1 pour 1 et la fermentation est réalisée dans la bouteille cachetée. Mais il y a aussi le cidre de fête. Celui des naissances, des communions, des mariages et des jours fériés – Noël, Pâques, Pentecôte, Ascension. Il est fait de jus de pomme pur sucré d’une pierre de sucre candie et fermenté en bouteille. Souvent des bouteilles explosent sous la pression du gaz, il y a beaucoup de perte. Mais le cidre est fort : 5 à 7 degrés.

Marguerite a bien vu ces bouteilles champenoises vert-foncé, bouchées de liège et ficelées de fil de fer. La soif et l’entrain lui font convoiter une bouteille qu’elle réclame à grand bruit.

Alors Gaston, un boute-en-train, saisi un bouteille de « gros » et la pose sèchement sur le caisson qui fait office de table : « tiens la mé, la v’la ta bouteille » !

Marguerite jubile et entreprend de défaire les fils de fer qui retiennent le bouchon. Alors le cachetage expose et le cidre jaillit en mousse dense vers le plafond chargé de toiles d’araignées alourdi de poussières . Les fils des toiles ne résistent pas au liquide et tombe sur la tête de la « mé », maintenant coiffée d’un filet de poussière humide et odorant. Un parfum qu’elle gardera jusqu’au soir car il faut déjà reprendre le travail, dans l’hilarité générale.

Marguerite n’aura pas bu une seule goutte de cidre, la bouteille s’est entièrement vidée vers le plafond puis ses cheveux…



Ps : désormais les moissons sont mécanisées, des machines modernes ont fait leur apparition les années qui ont suivi – vers 1956 . Les « moissonneuses-batteuses » réalisent en une seule opération, la coupe des tiges, le battage des épis, la séparation de la paillette de la paille, la paille est ensuite broyée ou mise en « roller » pour une manutention assistée. Le travail de la campagne à perdu son âme, le paysan travaille seul maintenant assisté de ses puissantes et coûteuses machines.