“Notre problème, c’est l’obéissance civile”



Fin mai 1970, une centaine d’opposants à la guerre du Vietnam décident de bloquer par un sit-in la route empruntée par les cars transportant des conscrits depuis la Base de l’Armée de Boston. Un acte symbolique. Tous les manifestants sont arrêtés et inculpés pour obstruction à la circulation. Huit d’entre eux refusent de plaider coupable, et demandent à être jugés par un jury, dans l’espoir de parvenir à convaincre le jury du bien-fondé de cet acte de désobéissance civile. En vain : ils sont reconnus coupables, et choisissent la prison plutôt que de payer une amende ; le juge leur accorde un délai de 48 heures pour leur permettre de changer d’avis, après quoi ils doivent se présenter au tribunal, pour payer l’amende ou être emprisonné.

Pami eux, l’historien Howard Zinn avait été invité à participer à un débat avec le philosophe Charles Frankel sur la question de la désobéissance civile, à l’université Johns Hopkins de Baltimore. L’historien décide de profiter de l’occasion pour parler de désobéissance civile à des centaines d’étudiants, plutôt que de se soumettre docilement au tribunal. A la suite de quoi il est traîné devant le tribunal et passe quelques jours en prison.

Ci-dessous, la transcription de l’introduction au débat à l’université Johns Hopkinsprononcée par Howard Zinn [1] dans une traduction de Emcee.

Le problème c’est l’obéissance civile

Je pars de l’hypothèse que le monde est sens dessus-dessous, que les choses vont mal, que ceux qui ne devraient pas être en prison le sont et ceux qui le devraient ne le sont pas, que ceux qui ne devraient pas être au pouvoir le sont et ceux qui devraient avoir plus de pouvoir n’en ont pas, que les richesses, non seulement dans ce pays, mais dans le monde entier, sont distribuées de telle façon qu’il ne s’agit pas de faire une petite réforme, mais une refonte totale du système de redistribution des richesses. Je pars de l’hypothèse que nous n’avons pas grand-chose à dire là-dessus : il nous suffit de nous pencher sur l’état du monde actuel pour réaliser que c’est le chaos.

Daniel Berrigan, prêtre catholique et poète pacifiste, est en prison tandis que J. Edgar Hoover est libre. David Dellinger, qui dénonce les guerres depuis tout petit avec toute son énergie et sa rage, risque fort de se retrouver en prison, alors que les responsables du massacre de My Lai ne font l’objet d’aucune poursuite en justice. Ils sont à Washington, où ils occupent divers postes plus ou moins importants en relation avec le déclenchement de massacres, qui les étonnent quand ils se produisent. A l’université d’état du Kent, quatre étudiants ont été tués par la garde nationale et des étudiants ont été inculpés. Dans chaque ville de ce pays, lors de manifestations, ceux qui sont présents, qu’ils aient manifesté ou pas, quoi qu’ils aient fait, sont agressés et matraqués par la police, puis sont arrêtés et détenus pour avoir agressé un policier.

J’ai analysé ce qui se passe tous les jours dans les tribunaux de Boston, Massachussetts. Vous seriez suffoqué, ou peut-être pas si vous êtes au courant, si vous avez connu cela, si vous avez réfléchi à la question, si vous avez été choqué par la série d’injustices quotidiennes qui s’insinuent au sein de cette merveilleuse institution qu’on appelle la procédure en bonne et due forme. Eh bien, c’est là-dessus que je fonde mon raisonnement.

Il vous suffit de lire la correspondance depuis la prison de Soledad de George Jackson, condamné à une peine de prison allant d’un an à la perpétuité, et qui est resté dix ans en prison pour avoir braqué une station-essence pour 70 dollars. Et puis, il y a ce sénateur qui est soupçonné de prélever 185 000 dollars par an, ou quelque chose d’avoisinant, sur les déductions d’impôts pour épuisement des réserves pétrolières.

Pour l’un c’est du vol, pour l’autre c’est légal. Il y a un problème, il y a un énorme problème quand on véhicule dans tout le pays 10 000 bombes bourrées de gaz neurotoxiques et qu’on s’en va les larguer dans le jardin du voisin pour ne pas endommager le nôtre. Alors, au bout d’un moment, on perd toute notion. Si on ne réfléchit pas, si on ne s’informe qu’à la télévision ou en lisant les publications universitaires, on finit par se dire que la situation n’est pas si catastrophique que cela et que les problèmes ne concernent que des questions marginales. Mais si on prend un peu de recul, on se rend compte que c’est l’horreur. Et c’est donc la raison pour laquelle nous devons partir de l’hypothèse que tout est véritablement chaotique.

Et le sujet de réflexion, la désobéissance civile, est pris à l’envers. Dès qu’on parle de désobéissance civile, on se dit que le problème, c’est la désobéissance civile. Ce n’est pas cela, notre problème… le problème, c’est l’obéissance civile. Notre problème, c’est le nombre incalculable de gens qui ont obéi aux diktats de leurs dirigeants et qui sont partis en guerre partout dans le monde entier, et que cette obéissante s’est traduite par des millions de morts. Notre problème, c’est cette scène du film “A l’Ouest rien de nouveau”, où on voit des écoliers défiler consciencieusement pour aller faire la guerre. Notre problème, c’est que les gens sont soumis, partout dans le monde, face à la pauvreté, à la famine, à la bêtise, à la guerre et à la cruauté. Notre problème, c’est que les gens obéissent et que les prisons sont pleines de petits délinquants, tandis que les grands truands gèrent le pays.

C’est cela, notre problème. On comprend cela quand il s’agit de l’Allemagne nazie. On sait que le problème, c’est la soumission, que les gens ont obéi à Hitler. Les gens ont obéi, c’était mal. Ils auraient dû se rebeller et résister au système et si seulement nous avions été là, nous leur aurions montré. Même dans la Russie de Staline, on constate cela : les gens sont dociles, ce sont des moutons. Mais l’Amérique est différente. C’est ce qu’on nous a inculqué depuis toujours. Depuis que nous sommes tout petits, j’entends encore ce discours résonner dans les instructions de M. Frankel, choisissez une, deux, trois, quatre, cinq choses plaisantes concernant l’Amérique et que nous ne voulons pas trop voir bousculées. Mais si nous avons appris quoi que ce soit ces dix dernières années, c’est que ces belles choses concernant l’Amérique n’ont jamais été belles. Depuis le début, nous sommes expansionnistes, agressifs, et cruels envers les autres. Et nous sommes agressifs et cruels envers les gens de ce pays, et nous redistribuons les richesses de manière très injuste. Et il n’y a jamais eu de justice dans les tribunaux pour les pauvres, pour les Noirs, pour les contestataires. Comment peut-on prétendre fièrement que l’Amérique est unique ? Elle n’est pas unique. Absolument pas.

L’obéissance civile ; eh bien, c’est ce dont nous allons parler, c’est notre problème. La loi est très importante. Nous parlons ici d’obéissance à la loi – la loi, cette merveilleuse invention des temps modernes, que nous attribuons à la civilisation occidentale et dont nous parlons avec fierté. Le droit, oh, comme ils sont extraordinaires tous ces cours sur la civilisation occidentale, donnés dans tout le pays. Souvenez-vous de l’époque sinistre où la population était exploitée par le régime féodal. Tout était abominable au Moyen-âge, mais maintenant, nous avons la civilisation occidentale, l’état de droit. Le droit a normalisé et exploité au maximum l’injustice qui existait avant lui, c’est cela qu’a fait le droit. Examinons tout d’abord le système de manière réaliste et non pas avec cette satisfaction métaphysique avec laquelle nous le considérons depuis toujours.

Quand, dans tous les pays du monde, le droit est le chouchou des dirigeants et un fléau pour le peuple, alors nous devons commencer à reconnaître ceci. Nous devons dépasser les frontières nationales dans notre réflexion. Nixon et Brejnev ont plus en commun entre eux que nous avec Nixon. J. Edgar Hoover a plus en commun avec le chef de la police secrète soviétique qu’avec nous. C’est cet engagement international aux lois qui crée de solides liens d’amitié entre eux. C’est pour cela que nous sommes toujours surpris de voir que, lorsqu’ils se retrouvent, ils sourient, se serrent la main, fument le cigare ensemble, s’apprécient mutuellement, et cela, indépendamment de leurs discours officiels. C’est comme les partis républicain et démocrate, qui prétendent qu’il y aura un grand changement si l’un ou l’autre l’emporte, et pourtant, c’est toujours la même chose. Au bout du compte, c’est eux contre nous.

Yossarian avait raison, vous vous souvenez dans Catch 22 ? Il avait été accusé d’avoir fourni de l’aide et du réconfort à l’ennemi, ce dont personne ne devrait jamais être accusé et Yossarian avait alors dit à son ami Clevinger : “L’ennemi c’est celui qui te fera tuer, de quelque camp qu’il soit”. Mais comme ces paroles n’avaient provoqué aucune réaction, il avait ajouté : ” mets-toi bien ça dans le crâne, sinon, un jour ou l’autre tu vas te retrouver mort”. Et, souvenez-vous, peu de temps après ça, Clevinger était tué. On ne doit jamais oublier que nos ennemis ne sont pas séparés par les frontières, que ce ne sont pas des gens qui parlent une langue différente et qui vivent dans des territoires différents. Les ennemis sont ceux qui veulent nous tuer.

On nous dit : “et si tout le monde désobéissait à la loi ?” Mais il vaudrait mieux poser la question : “et si tout le monde obéissait à la loi ?” La réponse à cette question est bien plus facile à trouver car nous avons énormément de preuves empiriques de ce qui se passe quand tout le monde obéit à la loi, ou même quand la majorité de la population le fait. Ce qui se passe, c’est ce qui s’est passé, ce qui se passe actuellement. Pourquoi les gens se prosternent-ils devant la loi ? Et c’est ce que nous faisons tous, même moi je dois lutter, car c’est ancré au plus profond de moi-même depuis que je suis petit, du temps où j’étais louveteau. Une des raisons qui font qu’on se prosterne devant la loi, c’est son ambivalence. À l’époque actuelle, on se retrouve avec des mots, des expressions qui ont plusieurs significations, comme par exemple “sécurité nationale”. Ah oui, il faut agir au nom de la “sécurité nationale”. Ok, qu’est-ce que cela veut dire ? La sécurité nationale de qui ? Où ?

La loi recèle bien des choses. La loi, c’est la “Bill of Rights”, la Déclaration des Droits, en fait, c’est ce à quoi on pense en vénérant la loi. La loi est censée nous protéger, la loi, ce sont nos droits, la loi, c’est la constitution. Le jour de la célébration de la “déclaration des droits”, il y a un concours de dissertations sur le sujet organisé par la Légion Américaine, c’est ça, la loi. Et c’est ça qui est bien.

Mais il y a un autre aspect de la loi qui ne fait pas l’objet de tant de battage publicitaire – c’est celle qui est en vigueur jour après jour, mois après mois, année après année, depuis que la république existe et qui permet de distribuer les richesses du pays de façon à ce que quelques-uns soient très riches et les autres très pauvres et que certains courent comme des poulets sans tête pour s’accaparer les miettes. C’est la loi. Si vous allez en fac de droit, vous constaterez tout cela. Vous pouvez évaluer tout cela en comptant simplement le nombre de gros manuels de droit que les gens trimballent avec eux et voir combien d’entre eux parlent de “droit constitutionnel” et combien parlent de “propriété”, “contrats”, “délits”, “droit commercial”. Et c’est de cela essentiellement dont il s’agit quand on parle de loi. La loi, c’est la réduction d’impôts pour l’épuisement des réserves de pétrole, mais on ne fait pas faire de dissertations là-dessus. Il y a donc une partie de la loi qui est mise en exergue, voilà la loi, la constitution et il y a les autres facettes de la loi, celles qui se font sans bruit, et dont personne ne parle.

Cela a commencé il y a bien longtemps. Quand la Déclaration des Droits a été adoptée pour la première fois, vous vous rappelez, dans le premier gouvernement de Washington ? Super ! La Bill of Rights a été votée ! Gros battage médiatique. Et, parallèlement, le programme économique d’Alexander Hamilton était adopté aussi. Sympa, discret, l’argent pour les riches, je schématise, mais pas tant que cela. C’est avec le programme économique d’Hamilton que tout a commencé. On peut relier directement son programme économique à la loi sur les réductions d’impôts pour l’épuisement des réserves de pétrole, et les dégrèvements d’impôts pour les entreprises. C’est de cela qu’il s’agit, depuis le tout début. Matraquage pour la Déclaration des Droits, discrétion pour les lois sur l’économie.

Vous savez, faire respecter les différentes parties de la loi est aussi important que la publicité faite autour des différentes parties de la loi. La Déclaration des Droits est-elle respectée ? Pas vraiment. On s’aperçoit que la liberté d’expression en droit constitutionnel est une notion difficile et ambiguë. Personne ne peut vraiment dire à quel moment on peut s’exprimer librement et quand on n’en a pas le droit. Lisez simplement toutes les décisions de la cour suprême des Etats-Unis. Parlons-en du caractère prévisible du système quand on n’a aucune idée de ce qui va arriver si on se met à haranguer les gens sur la place publique ! Cherchez les différences dans les affaires Terminiello et Feiner et essayez de deviner comment elles se sont conclues. En passant, il y a une partie de la loi qui, elle, n’est pas vague du tout et qui concerne le droit des citoyens de distribuer des tracts dans la rue. La cour suprême a été très claire là-dessus. A chacune des décisions qu’elle prend, elle rappelle le droit inaliénable des citoyens à distribuer des tracts dans la rue. Faites le test. Descendez dans la rue distribuer des tracts. Un policier va venir vous voir pour vous dire de partir, vous lui répondez alors : ” Ah ah ! Vous ne connaissez pas l’arrêt que la Cour Suprême a rendu à la suite de l’affaire Marsh contre l’état d’Alabama en 1946 ?” C’est cela la réalité de la Déclaration des Droits. C’est cela la réalité de la Constitution, cette partie du droit qu’on nous décrit comme un système extraordinaire. Et sept ans après l’adoption de la Déclaration des Droits, qui indique clairement qu’il est interdit au Congrès de voter des lois visant à limiter la liberté d’expression, le Congrès votait une loi qui limitait la liberté d’expression. Rappelez-vous. C’était la loi appelée “Sedition Act” de 1798.

Et donc, on n’a pas fait appliquer la Déclaration des Droits. C’est le programme d’Alexander Hamilton qui a prévalu, parce que lorsque les producteurs de whisky se sont révoltés, en 1794 en Pennsylvanie, rappelez-vous, c’est Hamilton en personne qui s’est déplacé pour réprimer la révolte afin de veiller à ce que la loi sur l’impôt sur le revenu soit appliquée. On retrouve la même chose tout au long de l’histoire jusqu’à nos jours, il y a les lois qui sont appliquées et celles qui ne le sont pas. Il faut donc être prudent quand on dit : “Je suis pour la loi, je la respecte profondément et je lui obéis”. De quelle facette de la loi parle-t-on ? Je ne suis pas contre toute loi. Mais j’estime qu’il faut commencer à bien comprendre ce que font les lois et pour qui.

Il y a d’autres problèmes concernant la loi. C’est curieux, les gens pensent que la loi amène l’ordre. C’est faux. Comment savoir que la loi n’amène pas l’ordre ? Il suffit de regarder autour de soi. Nous vivons dans un Etat de droit. Et quel ordre avons-nous ? On vous dit qu’il faut se méfier de la désobéissance civile car elle conduit à l’anarchie. Regardez bien le monde actuel, où prévaut l’état de droit. Nous sommes dans une période qui se rapproche le plus de ce que les gens pensent être l’anarchie – le chaos et le banditisme international. Le seul ordre qui soit véritablement valable ne vient pas de la mise en application de la loi, il vient de la construction d’une société juste, où sont établis des rapports harmonieux et où seule une réglementation minimum est nécessaire pour créer un ensemble de dispositions concernant les rapports entre les gens. Mais l’ordre qui s’appuie sur le droit et la force de la loi, c’est l’ordre de l’état totalitaire, qui conduit inévitablement soit à une injustice totale, soit, finalement, à la rébellion- en d’autres termes, à un très grand désordre.

Nous grandissons tous avec l’idée que la loi est sacrée. Ils ont demandé à la mère de Daniel Berrigan ce qu’elle pensait du fait que son fils violait la loi. Après avoir mis le feu à des registres du bureau de conscription, probablement un des actes les plus violents de ce siècle, pour protester contre la guerre, il avait été condamné à la prison, comme il se doit pour un criminel. Ils ont demandé à sa mère âgée de plus de 80 ans ce qu’elle pensait du fait que son fils avait violé la loi. Elle a regardé le journaliste droit dans les yeux et lui a répondu : “Ce n’est pas la loi de Dieu”. Et ça, on l’oublie. La loi n’a rien de sacré. Pensez à qui fait les lois. La loi n’est pas faite par Dieu, elle est faite par Strom Thurmond. Si on a le moindre sentiment de ce qui est saint, beau et révérencieux dans la loi, il suffit de bien regarder les élus du pays, ceux et celles qui font les lois. Aller assister à une session législative de son état, aller assister à une session du congrès, car ce sont ces gens-là qui font les lois que nous sommes ensuite censés vénérer.

Tout ceci est fait dans un décorum destiné à nous berner. C’est le problème. A l’époque, c’était confus. On ne savait pas. Maintenant, on sait, tout est écrit dans les livres.

Aujourd’hui, nous avons les procédures en bonne et due forme. Aujourd’hui, il se passe ce qui se passait avant, sauf que nous respectons les procédures légales. A Boston, un policier s’est rendu dans un hôpital et a tiré à cinq reprises sur un Noir qui lui avait donné un coup de serviette de toilette sur le bras et l’a tué. Au cours de l’audience, le juge décidait que l’acte du policier était justifié, parce que s’il n’avait pas réagi, il aurait perdu l’estime de ses collègues. C’est cela qu’on appelle un jugement en bonne et due forme, à savoir que le type ne s’en est pas tiré comme ça. Il y a bien eu un procès en due forme et tout s’est arrangé. Le décorum, la bienséance de la loi nous leurrent.

Le pays, à l’époque, a été fondé sur le non respect de la loi, et c’est ensuite qu’il y a eu la constitution et la notion de stabilité comme les appréciaient Madison et Hamilton. Ensuite, nous avions découvert à certaines périodes cruciales de notre histoire que le cadre juridique ne suffisait plus, et afin d’abolir l’esclavage, nous avons dû sortir de ce cadre juridique, comme nous avions dû le faire à l’époque de la Révolution ou de la guerre de Sécession. L’union a dû sortir du cadre juridique pour établir certains droits dans les années 1930. Et actuellement, où nous sommes dans une période peut-être encore plus critique que la révolution ou la guerre de Sécession, les problèmes sont si abominables qu’ils nous poussent à sortir du cadre légal pour faire une déclaration, pour résister, pour commencer à créer les institutions et les relations que doit avoir toute société qui se respecte. Non, il ne s’agit pas simplement de démolir, mais de construire quelque chose. Mais même si on cherche à construire ce qui n’est pas censé l’être, si on essaie, par exemple, de créer un parc populaire gratuit, ça, ce n’est pas détruire, on construit quelque chose, mais c’est interdit, alors, la police privée arrive pour vous obliger à partir. C’est la forme que va prendre de plus en plus la désobéissance civile : des gens qui tenteront de construire une nouvelle société au sein de l’ancienne.

Et le droit de vote et les élections ? La désobéissance civile ? Il n’y en pas besoin, nous dit-on, parce que nous pouvons passer par le processus électoral. Nous devrions le savoir, depuis tout ce temps, mais peut-être que non, car nous avons grandi avec la notion que le bureau de vote était un lieu sacré, presque comme un confessionnal. Vous entrez dans le bureau de vote, vous en ressortez, on vous prend en photo et votre visage au sourire béat est publié dans toute la presse. Vous venez de voter, c’est ça, la démocratie. Mais si on lit ce que disent les politologues – mais qui en est capable ? – du processus électoral, on constate que c’est une supercherie. Les états totalitaires adorent les élections. Ils font déplacer les gens pour voter et enregistrent leur bénédiction. Je sais qu’il y a une différence, ils n’ont qu’un parti, nous, nous en avons deux. Vous voyez… Nous avons un parti de plus qu’eux…

Ce que nous tentons de faire, je suppose, c’est de revenir véritablement aux principes, aux objectifs de la Déclaration d’Indépendance. L’esprit de la résistance à l’autorité illégitime et à des forces qui privent les gens de leur vie, de leur liberté, de leur droit à la quête du bonheur et donc, dans ces conditions, il incite au droit de réformer ou d’abolir la forme actuelle de leur gouvernement, et surtout d’abolir. Mais pour établir les principes de la déclaration d’indépendance, il va falloir sortir du cadre légal, cesser d’obéir à des lois qui imposent de tuer ou qui répartissent les richesses de la façon dont cela a été fait, ou qui mettent les gens en prison pour des petits délits et laissent en liberté des gens qui ont commis des crimes abominables. Mon espoir c’est que cet esprit de résistance naîtra non seulement dans ce pays, mais également dans d’autres pays car ils en ont tous besoin. Les peuples de tous les pays ont besoin de cet esprit de désobéissance à l’Etat, qui n’est pas un concept métaphysique mais une entité qui allie force et richesses. Il nous faut une sorte de Déclaration d’Interdépendance entre les peuples de tous les pays du monde qui luttent pour la même chose.

 

Source: Les Crises



The Problem is Civil Obedience

by Howard Zinn, 1970

from the Zinn Reader, Seven Stories Press

Discours de Matt Damon sur la désoléissance civile.

Ici : https://youtu.be/IPPHnqP54wQ

[By the latter part of May, 1970, feelings about the war in Vietnam had become almost unbearably intense. In Boston, about a hundred of us decided to sit down at the Boston Army Base and block the road used by buses carrying draftees off to military duty. We were not so daft that we thought we were stopping the flow of soldiers to Vietnam; it was a symbolic act, a statement, a piece of guerrilla the after. We were all arrested and charged, in the quaint language of an old statute, with "sauntering and loitering" in such a way as to obstruct traffic. Eight of us refused to plead guilty, insisting on trial by jury, hoping we could persuade the members of the jury that ours was a justified act of civil disobedience. We did not persuade them. We were found guilty, chose jail instead of paying a fine, but the judge, apparently reluctant to have us in jail, gave us forty-eight hours to change our minds, after which we should show up in court to either pay the fine or be jailed. In the meantime, I had been invited to go to Johns Hopkins University to debate with the philosopher Charles Frankel on the issue of civil disobedience. I decided it would be hypocritical for me, an advocate of civil disobedience, to submit dutifully to the court and thereby skip out on an opportunity to speak to hundreds of students about civil disobedience. So, on the day I was supposed to show up in court in Boston I flew to Baltimore and that evening debated with Charles Frankel. Returning to Boston I decided to meet my morning class, but two detectives were waiting for me, and I was hustled before the court and then spent a couple of days in jail. What follows is the transcript of my opening statement in the debate at Johns Hopkins. It was included in a book published by Johns Hopkins Press in 1972, entitled Violence: The Crisis of American Confidence.]

 

I start from the supposition that the world is topsy-turvy, that things are all wrong, that the wrong people are in jail and the wrong people are out of jail, that the wrong people are in power and the wrong people are out of power, that the wealth is distributed in this country and the world in such a way as not simply to require small reform but to require a drastic reallocation of wealth. I start from the supposition that we don't have to say too much about this because all we have to do is think about the state of the world today and realize that things are all upside down. Daniel Berrigan is in jail-A Catholic priest, a poet who opposes the war-and J. Edgar Hoover is free, you see. David Dellinger, who has opposed war ever since he was this high and who has used all of his energy and passion against it, is in danger of going to jail. The men who are responsible for the My Lai massacre are not on trial; they are in Washington serving various functions, primary and subordinate, that have to do with the unleashing of massacres, which surprise them when they occur. At Kent State University four students were killed by the National Guard and students were indicted. In every city in this country, when demonstrations take place, the protesters, whether they have demonstrated or not, whatever they have done, are assaulted and clubbed by police, and then they are arrested for assaulting a police officer.

Now, I have been studying very closely what happens every day in the courts in Boston, Massachusetts. You would be astounded-maybe you wouldn't, maybe you have been around, maybe you have lived, maybe you have thought, maybe you have been hit-at how the daily rounds of injustice make their way through this marvelous thing that we call due process. Well, that is my premise.

All you have to do is read the Soledad letters of George Jackson, who was sentenced to one year to life, of which he spent ten years, for a seventy-dollar robbery of a filling station. And then there is the U.S. Senator who is alleged to keep 185,000 dollars a year, or something like that, on the oil depletion allowance. One is theft; the other is legislation. something is wrong, something is terribly wrong when we ship 10,000 bombs full of nerve gas across the country, and drop them in somebody else's swimming pool so as not to trouble our own. So you lose your perspective after a while. If you don't think, if you just listen to TV and read scholarly things, you actually begin to think that things are not so bad, or that just little things are wrong. But you have to get a little detached, and then come back and look at the world, and you are horrified. So we have to start from that supposition-that things are really topsy-turvy.

And our topic is topsy-turvy: civil disobedience. As soon as you say the topic is civil disobedience, you are saying our problem is civil disobedience. That is not our problem.... Our problem is civil obedience. Our problem is the numbers of people all over the world who have obeyed the dictates of the leaders of their government and have gone to war, and millions have been killed because of this obedience. And our problem is that scene in All Quiet on the Western Front where the schoolboys march off dutifully in a line to war. Our problem is that people are obedient all over the world, in the face of poverty and starvation and stupidity, and war and cruelty. Our problem is that people are obedient while the jails are full of petty thieves, and all the while the grand thieves are running the country. That's our problem. We recognize this for Nazi Germany. We know that the problem there was obedience, that the people obeyed Hitler. People obeyed; that was wrong. They should have challenged, and they should have resisted; and if we were only there, we would have showed them. Even in Stalin's Russia we can understand that; people are obedient, all these herdlike people.

But America is different. That is what we've all been brought up on. From the time we are this high and I still hear it resounding in Mr. Frankel's statement-you tick off, one, two, three, four, five lovely things .~ about America that we don't want disturbed very much. But if we have learned anything in the past ten years, it is that these lovely things about America were never lovely. We have been expansionist and aggressive and mean to other people from the beginning. And we've been aggressive and mean to people in this country, and we've allocated the wealth of this country in a very unjust way. We've never had justice in the courts for the poor people, for black people, for radicals. Now how can we boast that America is a very special place? It is not that special. It really isn't.

Well, that is our topic, that is our problem: civil obedience. Law is very important. We are talking about obedience to law-law, this marvelous invention of modern times, which we attribute to Western civilization, and which we talk about proudly. The rule of law, oh, how wonderful, all these courses in Western civilization all over the land. Remember those bad old days when people were exploited by feudalism? Everything was terrible in the Middle Ages-but now we have Western civilization, the rule of law. The rule of law has regularized and maximized the injustice that existed before the rule of law, that is what the rule of law has done. Let us start looking at the rule of law realistically, not with that metaphysical complacency with which we always examined it before.

When in all the nations of the world the rule of law is the darling of the leaders and the plague of the people, we ought to begin to recognize this. We have to transcend these national boundaries in our thinking. Nixon and Brezhnev have much more in common with one another than - we have with Nixon. J. Edgar Hoover has far more in common with the head of the Soviet secret police than he has with us. It's the international dedication to law and order that binds the leaders of all countries in a comradely bond. That's why we are always surprised when they get together -- they smile, they shake hands, they smoke cigars, they really like one another no matter what they say. It's like the Republican and Democratic parties, who claim that it's going to make a terrible difference if one or the other wins, yet they are all the same. Basically, it is us against them.

Yossarian was right, remember, in Catch-22? He had been accused of giving aid and comfort to the enemy, which nobody should ever be accused of, and Yossarian said to his friend Clevinger: "The enemy is whoever is going to get you killed, whichever side they are on." But that didn't sink in, so he said to Clevinger: "Now you remember that, or one of these days you'll be dead." And remember? Clevinger, after a while, was dead. And we must remember that our enemies are not divided along national lines, that enemies are not just people who speak different languages and occupy different territories. Enemies are people who want to get us killed.

We are asked, "What if everyone disobeyed the law?" But a better question is, "What if everyone obeyed the law?" And the answer to that question is much easier to come by, because we have a lot of empirical evidence about what happens if everyone obeys the law, or if even most people obey the law. What happens is what has happened, what is happening. Why do people revere the law? And we all do; even I have to fight it, for it was put into my bones at an early age when I was a Cub Scout. One reason we revere the law is its ambivalence. In the modern world we deal with phrases and words that have multiple meanings, like "national security." Oh, yes, we must do this for national security! Well, what does that mean? Whose national security? Where? When? Why? We don't bother to answer those questions, or even to ask them.

The law conceals many things. The law is the Bill of Rights. ;'~ fact, that is what we think of when we develop our reverence for the law. The law is something that protects us; the law is our right-the law is the Constitution. Bill of Rights Day, essay contests sponsored by the American Legion on our Bill of Rights, that is the law. And that is good.

But there is another part of the law that doesn't get ballyhooed- the legislation that has gone through month after month, year after year, from the beginning of the Republic, which allocates the resources of the country in such a way as to leave some people very rich and other people very poor, and still others scrambling like mad for what little is left. That is the law. If you go to law school you will see this. You can quantify it by counting the big, heavy law books that people carry around with them and see how many law books you count that say "Constitutional Rights" on them and how many that say "Property," "Contracts," "Torts," "Corporation Law." That is what the law is mostly about. The law is the oil depletion allowance-although we don't have Oil Depletion Allowance Day, we don't have essays written on behalf of the oil depletion allowance. So there are parts of the law that are publicized and played up to us-oh, this is the law, the Bill of Rights. And there are other parts of the law that just do their quiet work, and nobody says anything about them.

It started way back. When the Bill of Rights was first passed, remember, in the first administration of Washington? Great thing. Bill of Rights passed! Big ballyhoo. At the same time Hamilton's economic pro gram was passed. Nice, quiet, money to the rich-I'm simplifying it a little, but not too much. Hamilton's economic program started it off. You can draw a straight line from Hamilton's economic program to the oil depletion allowance to the tax write-offs for corporations. All the way through-that is the history. The Bill of Rights publicized; economic legislation unpublicized.

You know the enforcement of different parts of the law is as important as the publicity attached to the different parts of the law. The Bill of Rights, is it enforced? Not very well. You'll find that freedom of speech in constitutional law is a very difficult, ambiguous, troubled concept. Nobody really knows when you can get up and speak and when you can't. Just check all of the Supreme Court decisions. Talk about predictability in a system-you can't predict what will happen to you when you get up on the street corner and speak. See if you can tell the difference between the Terminiello case and the Feiner case, and see if you can figure out what is going to happen. By the way, there is one part of the law that is not very vague, and that involves the right to distribute leaflets on the street. The Supreme Court has been very clear on that. In decision after decision we are affirmed an absolute right to distribute leaflets on the street. Try it. Just go out on the street and start distributing leaflets. And a policeman comes up to you and he says, "Get out of here." And you say, "Aha! Do you know Marsh v. Alabama, 1946?" That is the reality of the Bill of Rights. That's the reality of the Constitution, that part of the law which is portrayed to us as a beautiful and marvelous thing. And seven years after the Bill of Rights was passed, which said that "Congress shall make no law abridging the freedom of speech," Congress made a law abridging the freedom of speech. Remember? The Sedition Act of 1798.

So the Bill of Rights was not enforced. Hamilton's program was enforced, because when the whisky farmers went out and rebelled you remember, in 1794 in Pennsylvania, Hamilton himself got on his horse and went out there to suppress the rebellion to make sure that the revenue tax was enforced. And you can trace the story right down to the present day, what laws are enforced, what laws are not enforced. So you have to be careful when you say, "I'm for the law, I revere the law." What part of the law are you talking about? I'm not against all law. But I think we ought to begin to make very important distinctions about what laws do what things to what people.

And there are other problems with the law. It's a strange thing, we think that law brings order. Law doesn't. How do we know that law does not bring order? Look around us. We live under the rules of law. Notice how much order we have? People say we have to worry about civil disobedience because it will lead to anarchy. Take a look at the present world in which the rule of law obtains. This is the closest to what is called anarchy in the popular mind-confusion, chaos, international banditry. The only order that is really worth anything does not come through the enforcement ... of law, it comes through the establishment of a society which is just and in which harmonious relationships are established and in which you need a minimum of regulation to create decent sets of arrangements among people. But the order based on law and on the force of law is the order of the totalitarian state, and it inevitably leads either to total injustice or to rebel lion-eventually, in other words, to very great disorder.

We all grow up with the notion that the law is holy. They asked Daniel Berrigan's mother what she thought of her son's breaking the law. He burned draft records-one of the most violent acts of this century- to protest the war, for which he was sentenced to prison, as criminals should be. They asked his mother who is in her eighties, what she thought of her son's breaking the law. And she looked straight into the interviewer's face, and she said, "It's not God's law." Now we forget that. There is nothing sacred about the law. Think of who makes laws. The law is not made by God, it is made by Strom Thurmond. If you nave any notion about the sanctity and loveliness and reverence for the law, look at the legislators around the country who make the laws. Sit in on the sessions of the state legislatures. Sit in on Congress, for these are the people who make the laws which we are then supposed to revere.

All of this is done with such propriety as to fool us. This is the problem. In the old days, things were confused; you didn't know. Now you know. It is all down there in the books. Now we go through due process. Now the same things happen as happened before, except that we've gone through the right procedures. In Boston a policeman walked into a hospital ward and fired five times at a black man who had snapped a towel at his arm-and killed him. A hearing was held. The judge decided that the policeman was justified because if he didn't do it, he would lose the respect of his fellow officers. Well, that is what is known as due process-that is, the guy didn't get away with it. We went through the proper procedures, and everything was set up. The decorum, the propriety of the law fools us.

The nation then, was founded on disrespect for the law, and then came the Constitution and the notion of stability which Madison and Hamilton liked. But then we found in certain crucial times in our history that the legal framework did not suffice, and in order to end slavery we had to go outside the legal framework, as we had to do at the time of the American Revolution or the Civil War. The union had to go outside the legal framework in order to establish certain rights in the 1930s. And in this time, which may be more critical than the Revolution or the Civil War, the problems are so horrendous as to require us to go outside the legal framework in order to make a statement, to resist, to begin to establish the kind of institutions and relationships which a decent society should have. No, not just tearing things down; building things up. But even if you build things up that you are not supposed to build up-you try to build up a people's park, that's not tearing down a system; you are building something up, but you are doing it illegally-the militia comes in and drives you out. That is the form that civil disobedience is going to take more and more, people trying to build a new society in the midst of the old.

But what about voting and elections? Civil disobedience-we don't need that much of it, we are told, because we can go through the electoral system. And by now we should have learned, but maybe we haven't, for we grew up with the notion that the voting booth is a sacred place, almost like a confessional. You walk into the voting booth and you come out and they snap your picture and then put it in the papers with a beatific smile on your face. You've just voted; that is democracy. But if you even read what the political scientists say-although who can?-about the voting process, you find that the voting process is a sham. Totalitarian states love voting. You get people to the polls and they register their approval. I know there is a difference-they have one party and we have two parties. We have one more party than they have, you see.

What we are trying to do, I assume, is really to get back to the principles and aims and spirit of the Declaration of Independence. This spirit is resistance to illegitimate authority and to forces that deprive people of their life and liberty and right to pursue happiness, and therefore under these conditions, it urges the right to alter or abolish their current form of government-and the stress had been on abolish. But to establish the principles of the Declaration of Independence, we are going to need to go outside the law, to stop obeying the laws that demand killing or that allocate wealth the way it has been done, or that put people in jail for petty technical offenses and keep other people out of jail for enormous crimes. My hope is that this kind of spirit will take place not just in this country but in other countries because they all need it. People in all countries need the spirit of disobedience to the state, which is not a metaphysical thing but a thing of force and wealth. And we need a kind of declaration of interdependence among people in all countries of the world who are striving for the same thing.


Zinn Reader