Charles Kurr alias Arnold Van Gennep

VAN GENNEP Arnold

Préface de l'édition de 1998 du "Le Folklore Français - Vol 1"1
Collection Bouquins LAFFONT

par Francis Lacassin (1931-2008)


Il serait naturel d'imaginer que le monumental Folklore Français2, château de Versailles des traditions populaires, couronnes chez Arnold Van Gennep (1873 – 1957) une longue carrière universitaire jalonnée de chaires, de titres scientifiques et d'honneurs.

Il n'en est rien. L'unique fois où une autorité universitaire lui confia une chaire d'Ethnographie de 1912 à 1915, c'était à l'étranger... Nul n'est prophète en son pays. C'est l'université de Neufchâtel qui lui permit ainsi d'exprimer ses idées, et de réorganiser le Musée. Expérience interrompue par son expulsion de Suisse, en raison de ses articles contre "la prétendue neutralité suisse" qu'il jugeait au contraire germanophile.

C'est seulement en 1945, qu'à défaut d'une chaire, lui est accordé enfin un appui officiel, à l'âge de 73 ans. Une subvention du Centre National de la recherche scientifique va lui permettre de travailler jusqu'à sa mort au Manuel de folklore français contemporain qu'il avait entrepris dès 1932.

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"Ces deux manies" – dans le franglais actuel, nous les qualifierons de "hobbies" – ne s'accompagnent chez ce lycéen d'aucune étude scientifique, et encore moins de perspectives professionnelles... qui frapperaient de stupeur ses parents. Ils rêvent pour lui d'une carrière de médecin tout comme celle du deuxième mari de sa mère.

Celui que la postérité connaît sous le nom d'Arnold Van Gennep s'appelle en réalité Charles Kurr et a choisi pour pseudonyme le nom de sa mère. Il est né le 23 avril 1873 à Ludwigsburg, capitale du Wurtemberg, petit royaume appartenant à l'empire allemand. Son père, lieutenant à la cour, est issu d'une lignée d'émigrés français huguenots, sa mère est hollandaise. Au moment du divorce de ses parents en 1879, leur fils parle le français, l'allemand et le hollandais. Il se flattera plus tard de connaître dix-huit langues et plusieurs dizaines de dialectes.

A partir de 1879 et pendant quatre ans, le futur Van Gennep vit à Lyon auprès de sa voie mère et de sa grand-mère. (Celle-ci avait épousé en seconde noce le Lyonnais Charles Formier, fils d'une amie du compositeur Berlioz.)

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Enfin, alors que l'ethnographie appendice de la sociologie préfère le dépouillement d'archives à la descente sur le terrain, Van Gennep préconise le contraire : "Le folklore n'est pas une science cabinet ; c'est une science à la fois de plein air et de laboratoire, en ce sens que ce laboratoire est la France tout entière, ou l'une de ses parties moins vastes, province, pays ou même village12." C'est en fonction de ses principes que Van Gennep va produire une série impressionnante de monographies régionales fondées sur une documentation exhaustive. En 1927, le tome II de En Savoie (en feuilletons dans Le Savoyard de Paris) ; en 1932-1933, les deux volumes du Folklore du Dauphiné (Isère) ; en 1934, Le Folklore de la Bourgogne (Côte-d'Or) ; en 1935, Le Folklore de la Flandre et du Hainaut français ; en 1942, Le Folklore de l'Auvergne et du Velay ; en 1946, Le Folklore des Hautes-Alpes. Elles constituent autant d'étapes préparatoires pour la grande entreprise dans laquelle Van Gennep s'est lancé au début des années trente. A partir du dépouillement de monceaux d'archives locales et de publications fragmentaires, il a pour ambition de rassembler en une synthèse alors inédite en France tout ce qui a été consacré au folklore de la France, en y incorporant ses propres découvertes, et en y ajoutant les réponses aux milliers de questionnaires diffusés auprès du réseau d'informateurs locaux qu'il avait recrutés au fil des années.

Conçu selon la méthodologie et les structures mises au point dans les monographies régionales, le Manuel de folklore français contemporain devait comprendre trois grands ensembles :

1 – Du berceau à la tombe (naissance, baptême, enfance, adolescence, mariages, funérailles).

2 – Cérémonies saisonnières (carnaval, Carême, pâques, cycle de mai, la Saint-Jean, les cérémonies agricoles et pastorales de l'été et de l'automne, cycle des douze jours).

3 – Le Folklore de la nature, magie et sorcellerie, médecine populaire, littérature, chansons, jeux, folklore social et juridique, arts populaires, costumes.

Ce troisième ensemble est resté à l'état de suites et plan détaillés, les deux premiers ont paru à partir de 1943 en huit volumes (les deux derniers posthumes : 1958 et 1959).

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A lui seul, Van Gennep digérait chaque jour une énorme documentation, gérait un courrier monstrueux dû à l'envoi de ses questionnaires, engrangeait les informations recueillies sur des milliers de fiches blanches, bleues et jaunes classées dans des cartons à chaussures. Ne prenant jamais de vacances, il travaillait sans discontinuer. Seignolle se souvient de ne l'avoir jamais vu autrement que crispé sur sa machine à écrire : il se plaignait d'ailleurs de mal de dos. Pour ne pas perdre de temps, il avait l'art de faire trois choses à la fois : fumer, taper à la machine et poursuivre la conversation. La cigarette éternellement vissées aux lèvres – il ne pouvait ni la poser ni la tenir sous peine d'abandonner le clavier – le faisant chuinter lorsqu'il parlait et c'était parfois piquant lorsqu'il expliquait la prononciation d'un dialecte, la linguistique étant un de ses sujets favoris. Autre sujet de prédilection, la numismatique qui provoquait chez lui un tic : il ne pouvait s'empêcher de faire avec ses doigts le geste de palper la monnaie.

Une de ses rares distraction était la lecture de romans policiers. Un mur de son dernier refuge, étroit appartement, en était tapissé face à un autre qui, plus vénérable, arborait une collection complète du Mercure de France. A la fois pour se délasser, et dans l'espoir d'un supplément alimentaire, il a écrit une demi-douzaine de romans policiers sous le pseudonyme de Jean La Ravoire. Par lettre du 17 octobre 1923, il proposait à la direction du Quotidien de publier en 22 ou 23 feuilletons L'aventure du chimiste. Il ajoutait : "Je vous autorise vivement à dire que j'ai besoin de sous, que je ne pas le chic amateur et que je suis gendelettre pour le Quotidien."

Il ne semble pas que L'Aventure du chimiste ait reçu les honneurs de la publication ; pas plus que le cycle des Aventures de l’inspecteur Darius, en 4 volumes : I . Les Trois Portraits ou le mystère de l'Atelier ; II – Les Couleurs de la Saint-Valentin ; III. Le Petit Jésus de Prague ; IV. Les Champs d'osier.

Seignolle se souvient avec émotion des cartes e France que Van Gennep dessinait à l'avance en blanc. Pour établir les zones de répartition des coutumes, il les marquait ensuite de croix ou de sigles grâce à des bouchons de liège qu'il sculptait en guise de cachet. Seignolle conclut que Van Gennep n'a jamais reçu l'aide ni la considération qu'il méritait, mais il a obtenu une revanche posthume. On lui a dédié une rue à Bourg-la-Reine. Et c'est dans cette rue qu'en creusant les fondations d'un immeuble, on a exhumé une hache néolithique, la seule qu'on ait découverte dans cette ville.



Paris, juin 1998

1Pour cette préface, je suis redevable à trois sources : les souvenirs (inépuisables) de Claude Seignolle, la notice consacrée par Ketty Van Gennep à son père, le livre de Nicole Belmont, A. Van Gennep, Créateur de l'ethnographie française, indispensable à la connaissance de son œuvre.

2Primitivement Manuel de folklore français contemporain.

3Voir "Bibliographie de Van Gennep", dans le volume Bibliographies de la présente édition (1999).

4Notice des titres et travaux scientifiques de M. A. Van Gennep, 1911.

5Préface pour le Folklore du Dauphiné (Isère), 1932.

6Sue Léon Marillier, beau-frère d'Anatole Le Braz et préfacier de La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, voir A. Le Braz, Magies de la Bretagne, collection "Bouquins", tome 1, p. 59-61.

7Le premier enseignement spécifique de l'ethnographie a été inauguré par Van Gennep... en Suisse, de 1912 à 1915.

8Préface pour Le Folklore, Croyances et coutumes populaires françaises, Stock, 1924.

9Nicole Belmont, A. Van Gennep. Créateur de l'ethnographie françaises, Payot, 1924.

10Notice des titres et travaux scientifiques de M. A. Van Gennep, Paris 1911.

11N. Belmont, A. Van Gennep, op. Cit.

12Avant-propos pour le tome III du Manuel de Folklore français contemporain, 1937 ; dans la présente édition, vol. Bibliographies, p. 3.

13En 1964, réédité en 1998 dans la collection "Bouquins".