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L'oraison funèbre prononcée par Néron aux obsèques de Claude, malgré la solennité du moment et l'adresse des précautions oratoires, souleva un immense éclat de rire. Le pompeux de la forme ne faisait que mieux ressentir le burlesque du fond.

Sénèque à qui l'on attribue ce discours malencontreux, se dédommagea des nécessité du discours officiel en traverstissant son héros par la plus bouffonne des facéties. Il eut ainsi la double satisfaction de se venger de Claude qui lui avait fait subir un rude exil, et de gagner de nouveaux titres à la faveur d'Agrippine dont il servait la politique.

Ce pamphlet présente sur le monde romain des détails que l'histoire n'a pas osé reproduire. Les réticences forcées de Tacite, de Suétone et de Dion Crassius trouvent ici leur explication.

 

Victor Develay

 

SENÈQUE

 

 

Apocoloquintose

 

 

Facétie sur la mort de l'Empereur Claude

 

Traduit par Victor Develay

de la bibliothèque Sainte-Genevièvre

Paris : Académie des Bibliophiles

X DCCC LXVII  -- 1867

 

I. – Je veux apprendre à l'Univers ce qui s'est passé au fond du ciel le troisième jour avant les ides d'octobre, sous le consulat d'Asinius Marcellus et d'Achillius Aviola, au commencement de l'année qui a inauguré le siècle le plus fortuné. Je n'obéirai ni à l'animosité ni à la faveur. Si l'on me demande où j'ai puisé ces renseignements authentiques, premièrement si je ne veux pas je ne répondrai pas Qui m'y forcerai ? Ne suis-je pas devenu libre le jour où trépassa celui qui a si bien justifié le proverbe : Il faut naître roi ou fou. S'il me plaît de répondre, je dirai ce qui me viendra à la bouche. A-t-on jamais exigé d'un historien des cautions sous serment ? Cependant s'il était nécessaire de produire une autorité, adressez-vous à celui qui a vu Drusilla aller au ciel. Il vous dira qu'il a vu Claude suivre elle même chemin à pas inégaux. Bon gré, mal gré, il doit voir tout ce qui se passe là-haut. Il est inspecteur de la voie Appienne, et vous savez que c'est par cette route que le divin Auguste et Tibère César sont allés rejoindre les dieux, vous l'interrogez, il ne vous répondra qu'en tête-à-tête ; devant des tiers il ne soufflera mot. Depuis qu'en présence du Sénat il a juré avoir vu Drusilla monter au ciel et que pour prix d'une si bonne nouvelle personne n'a cru à son témoignage, il a déclaré formellement que lors même qu'il verrait assassiner quelqu'un en plein forum il n'en dirait rien. Voici l'exposé clair et fidèle de tout ce qu'il m'a raconté et grand bien lui fasse.

 

 

II. – Déjà Phébus avait resserré dans d'étroites limites le lever du jour et le Sommeil allongeait ses cornes sombres. Déjà Cynthie victorieuse agrandissait son empire ; le hideux Hiver jouissait des délicieuses offrandes de la riche Automne, et,voyant Bacchus vieillir, le vendangeur tardif cueillait les grappes clairsemées.

J'imagine que je serai mieux compris en disant qu'on était au mois d'octobre, au troisième jour des ides d'octobre. Je ne puis vous dire l'heure au juste. Il est plus facile d'accorder les philosophes que les horloges. Toutefois c'était entre six et sept. – Quelle platitude ! Les poètes ne se rebutent pas ; non contents de décrire le lever et le coucher du soleil, ils s'attaquent encore au milieu du jour, et toi tu glisses ainsi sur une aussi belle heure !

Déjà Phébus, du haut de son char, avait partage » l'univers en deux ; marchant du côté de la nuit, il agitait ses rênes fatiguées et répandait une lumière indécise sur un coin de l'horizon.

 

 

III. – Claude commença à rendre l'âme, mais sans pouvoir trouver d'issue. Alors Mercure qui avait toujours eu du goût pour sa personne, fit venir une des trois Parques et lui dit : « Femme barbare, peux-tu bien laisser torturer de la sorte un malheureux ? C'est trop longtemps souffrir ? Voilà soixante-quatre ans qu'il est en guerre avec son âme. Pourquoi lui en veux-tu ? Justifie enfin les prédictions des astrologues qui, depuis qu'il est empereur, l'enterrent chaque année, chaque mois. D'ailleurs il n'est pas étonnant qu'il se trompent, personne ; on ne sait pas même s'il est né. Fais ton office.

Tue-le, et permets qu'une plus digne prenne sa place sur le trône. »

« En vérité, répondit Clotho, je voulais lui laisser quelques instants pour qu'il octroyât le droit de cité au peu de gens qui ne l'on pas. Il s'était mis en tête de voir Grecs, Gaulois, Espagnols, Bretons, tous vêtus de la toge. Mais comme il est bon de laisser quelques étrangers pour graine et que vous désirez que la chose se fasse, elle se fera. » En même temps elle ouvre une boite et en tire trois fuseaux. L'un était pour Augurinus, l'autre pour Baba, le troisième pour Claude. « En voilà trois dit-elle, que je vais faire mourir dans l'année à de courts intervalles pour ne pas congédier Claude sans escorte. Il ne faut pas qu'un personnage qui naguère voyait tant de milliers d'hommes le suivre, le précéder, l'entourer, reste soudain seul. Il se contentera en attendant de ces deux commensaux. »

 

 

IV. – Elle dit, et dévidant un fuseau grossier, elle trancha les jours de l'imbécile monarque. Lachésis, les cheveux ornés de bandelettes, la tête et le front ceints du laurier poétique, détache d'une toison d'argent, une laine éclatante de blancheur qu'elle file avec art. Sous ses doigts la laine prend un nouvel éclat ; ses sœurs admirent son travail. Cette vile matière se change en un métal précieux ; l'âge d'or reparaît avec le fil charmant. Les Parques filent sans discontinuer la riche toison, elles la manient à pleines mains ; ce travail leur est doux. Elles s'y livrent avec ardeur, la laine moelleuse obéit sans effort aux mouvement du fuseau ; elles dépassent l'âge de Tithon, elles dépassent la vieillesse de Nestor. Phébus, au milieu d'elles, les anime de ses chants et célèbre l'avenir. D'une main joyeuse, tantôt il promène l'archet sur sa lyre, tantôt il distribue la tâche. Les Parques attentives à sa voix, oublient la fatigue. Dans l'admiration où les plongent les accords et les chants de leur frère elles fournissent au delà du travail accoutumé, et bercée par ses louanges, elles franchissent les destinées humaines ? « Parques, leur dit Phébus, courage ; qu'il dépasse l'existence d'un mortel, qu'il me ressemble de visage et de beauté, qu'il m'égale sous le rapport du chant et de la voix. Il ouvrira une ère de bonheur pour le monde attristé et rompra le silence des lois. De même que Lucifer chasse les étoiles sur leur déclins, et que Vesper se lève à leur retour ; comme aux premiers rayons de l'aurore qui dissipent les ténèbres et ramènent le jour, le soleil dards sur le monde ses yeux éblouissants et dirige son char hors de la barrière ; tel paraîtra César ; ainsi Rome envisagera Néron, le front rayonnant d'un doux éclat, la tête ornée d'une abondante chevelure. »

Ainsi parle apollon. Lachésis qui, elle aussi, favorisait le plus beau des mortels, obéit ; elle file à pleines mains et octroie de son chef Néron un grand nombre d'années. Pour Claude, tous décident, avec des transports de joie et des cris d'allégresse, qu'il délogera sur le champ. Aussitôt il évacua son âme et sa vie factice s'éteignit. Il expira en écoutant des comédiens, ce qui fait bien voir que j'ai raison de me méfier des ces gens-là. Après un son bruyant, rendu par l'organe avec lequel il s'exprimait le plus aisément, sa dernière parole parmi les humains fut celle-ci : « Ouais ! Je crois que je me suis embrené1. » Je ne sais pas ce qu'il fit, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a tout embrené.

 

 

V. – Il est inutile de rappeler ce qui s'est passé ensuite sur la terre. Vous le savez de reste ; il n'est pas à craindre que les témoignages de la joie publique s'effacent de la mémoire. Nul n'oublie son bonheur. Écoutez donc de qui s'est passé au ciel ; je laisse à son auteur la responsabilité de ce récit.

On annonce à Jupiter qu'il se présente un homme de belle taille, complètement chauve, et qui marmottait on ne sait quelle menace : il branlait la tête continuellement et traînait le pied droit ; interrogé de quel pays il était, il avait répondu par des sons inarticulés et d'une voix confuse ; son langage était inintelligible ; il n'était ni Grec ni Romain et n'appartenant à aucune nation connue.

Alors Jupiter, sachant qu'Hercule avait parcouru le monde entier et qu'il devait connaître toutes le nations, lui dit d'aller et d'examiner à quelle peuplade appartenait l'inconnu. Hercule, au premier aspect frissonna, lui que les monstres suscités par Junon n'avaient pas fait trembler. À la vue de cette figure d'un nouveau genre, de cette démarche étrange, de cette voix qui n'avait rien d'un animal terrestre, amis qui ressemblait au mugissement rauque d'un monstre marin, il crut qu'il s'agissait pour lui d'un treizième travail. En regardant bien, il démêla quelque chose d'humain. Il s'approche donc en prononçant ces mots très facile à comprendre pour un amateur de grec :

Qui es-tu ? De quel pays viens-tu ?

À ces paroles, Claude, enchanté de rencontré là des beaux esprits, se flatte que ses histoires y seront de mise. S'annonçant César, il réplique par ces bers d'Homère :

Un vent léger m'a conduit d'Ilion chez les Ciconiens.

Le vers suivant, qui est aussi d'Homère, eût été plus vrai :

J'ai ravagé leur ville ; j'en ai détruit les habitants.

 

 

VI. – Hercule, qui n'entend pas malice, aurait bel et bien accepté cette fable, si la Fièvre, qui avait quitté son temple pour accompagner Claude, ne fût retrouvée là ; tous les autres dieux étaient restés à Rome. « Cet homme, s'écria-t-elle, ne dit que des mensonges. Je te l'affirme, moi qui ai vécu avec lui pendant tant d'années. Il est natif de Lyon ; tu vois en lui un citoyen du municipe de Plancus. Je te le répète, il est né à seize milles de Vienne ; c'est un franc Gaulois. Aussi, comme c'était le devoir d'un Gaulois, il a pris Rome. Je te garantis qu'il est né à Lyon, où Lucinius a longtemps régné. Mais toi, qui a couru plus de pays qu'un muletier toujours par monts et par vaux, tu dois connaître les Lyonnais et savoir que bien des milles séparent le Xanthe du Rhône. »

La-dessus, Claude devient rouge de colère et se fâche en grommelant tant qu'il peut. Que disait-il ? Personne ne le comprit. Il voulait que l'on conduisît le Fièvre au supplice. D'un geste de sa main débile, mais toujours ferme quand il s'agissait de décoller quelqu'un, il ordonnait qu'on lui coupât le cou. Vous l'auriez cru entouré de ses affranchis, tant on se mettait peu en peine de lui obéir.

 

 

VII. – Alors Hercule : Écoute-moi, toi, lui dit-il, et pas de fanfaronnades, tu es venu dans un pays où les rats mangent le fer. Dis-moi tout de suite la vérité, sans quoi je vais mettre fin à tes balivernes. » Et, pour se rendre plus terrible, il prend un ton tragique et poursuit :

« Nomme à l'instant le lieu de ta naissance si tu ne veux pas que cette massue t'étende raide mort. Ce bâton a immolé plus d'un fier monarque. Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents ? Dis-nous clairement quelle est ta patrie, dans quel pays a été enfanté ton chef branlant ? Je me souviens que pendant mon voyage vers le royaume lointain de Géryon, voisin de la mer d'Hespérie, d'où je ramenai à Argos de superbes troupeaux, j'ai vu deux fleuves couler au bas d'une montagne que dore le soleil levant ; d'un côté, le Rhône impétueux précipite ses ondes rapides ; de l'autre la Saône, indécise sur la route qu'elle soit prendre, arrose sans bruit ses rives d'une eau dormante. Est-ce l* le pays qui t'a vu naître ? »

Il débita ces paroles avec feu et en haussant la voix. Toutefois il n'était que peu rassuré et craignait les horions d'un fou. Claude, à la vue de ce colosse, cessa ses impertinences ; il sentit que si à Rome nul n'osait le traiter en égal, il n'aurait pas ici le même avantage et qu'un coq est toujours maître sur son fumier. Ainsi, autant qu'on a pu le comprendre, voici ce qu'il sembla dire : « Hercule, vous le plus brillant des dieux, j'ai toujours compté sur votre assistance auprès de vos confrères, et, si j'avais eu besoin d'un répondant, je n'en aurais pas choisi d'autre que vous qui me connaissez si bien. Si vous vous rappelez, c'est moi qui ai rendu la justice devant votre temple, du matin au soir, pendant les mois de juillet et d'août. Vous savez toutes les misères que j'ai essuyées en écoutant des avocats jour et nuit. Si vous aviez eu affaire à eux, malgré toute votre vaillance, vous auriez mieux aimé nettoyer les écuries d'Augias, car il m'a fallu avaler bien des ordures ? »2

 

 

VIII. – « Je ne m'étonne pas que tu ais forcé notre sénat ; pour toi, il n'y a pas de barrières. Dis-nous donc quel dieu tu veux qu'on fasse de cet homme ? Un dieu épicurien, indifférent pour lui-même et pour les autres ? Cela ne se peut pas. Un dieu stoïcien ? Mais pour être de forme ronde, Varron l'a dit il faut n'avoir ni tête ni prépuce. Il y a pourtant en lui quelque chose d'un dieu stoïcien, je m'en aperçois, il n'a ni cœur ni tête. Mon cher Hercule, quand il aurait demandé cette faveur à Saturne, dont il a célébré pendant toute l'année le mois consacré aux Saturnales, Jupiter s 'y serait opposé, car Claude a fait tout son possible pour le condamner comme incestueux. Il a mis a mort L. Silanus son gendre. Et pourquoi, s'il vous plaît ? Parce qu'ayant une sœur d'une beauté si ravissante que tout le monde la surnommait Vénus, il a voulu en faire sa Junon. Mais, dira-t-il, je le demande, pourquoi cette folie de courtiser sa sœur ? À Athènes, c'est toléré à demi ; à Alexandrie, c'est pleinement autorisé. Parce qu'à Rome, dit-il, les souris vivent de gâteaux, il prétend tout réformer chez nous. Sais-je ce qui s'est passé dans sa chambre ? Je le vois scrutant tous les coins du ciel, et voulant se faire dieu. Ce n'est point assez pour lui d'avoir un temple en Bretagne, où les barbares l'adorent et le prient comme une divinité. Prenez garde aux lubies d'un fou. »

 

 

IX. – À la fin, Jupiter se souvins que quand de simples particuliers sont admis dans l'enceinte du sénat, on doit opiner et non disputer. « pères conscrits, dit-il, je vous avais permis d'interroger et vous n'avez débité qu'un tas de balivernes. Je veux que vous observiez le règlement du Sénat. Que pensera de nous cet homme quel qu'il soit ? »

Claude congédié, le vieux Janus est invité le premier à donner son avis. Il avait été désigné pour le calendes de juillet, consul de l'après-midi. Il est plein de finesse et voit tout à la fois en avant et en arrière. Habitué du Forum, il débita beaucoup de phrases éloquentes que le secrétaire n'a pu saisir et que par conséquent je ne reproduirai pas , dans la crainte de dénaturer son discours. Il s'étendit sur la majesté des dieux et soutint qu'il ne fallait pas prodiguer cet honneur. « Autrefois, dit-il, c'était une grande affaire que d'être élu Dieu ; aujourd'hui vous en avez fait une bagatelle dans l'opinion. En conséquence, pour ne pas faire de personnalités, mais pour établir une question de principe, je propose, qu'à partir de ce jour, nul ne soit fait dieu de tous ceux qui mangent l'herbe des champs ou qui se nourrissent des fruits de la terre. Quiconque, contrairement à ce sénatus-consulte, se fera sculpter ou peindre en dieu, je veux qu'il soit livré aux larves, et qu'aux jeux prochains on lui applique les étrivières comme aux nouveaux gladiateurs. »

Ce fut ensuite de tour de Diespiter3, fils de Vica Pota4, qui avait été désigné consul grippe-sou. Il vivait de trafic et vendait les droits de cité. Hercule s'approcha de lui d'un air aimable et lui toucha le bout de l'oreille. « Attendu que le divin Claude est uni par les liens du sang au divin Auguste ainsi qu'à la divine Augusta dont il a fait lui-même une déesse ; qu'il surpasse en sagesse tous les mortels et qu'il importe à la République que Romulus ne soit pas seul à avaler des raves bouillantes, je propose qu'à dater de ce jour Claude soit fait dieu à aussi bon droit que tous ceux qui l'ont été avant lui et que cet acte soit ajouté aux Métamorphoses d'Ovide. »

Les avis se partageaient et Claude paraissait devoir l'emporter. Hercule, voyant le fer chaud, courait de côté et d'autre en disant : « Ne me refusez pas cette affaire m'est personnelle ; en revanche, une autre fois je ferai tout ce que vous voudrez ; une main lave l'autre ? »

 

 

X. – Alors le divin Auguste, appelé à donner son avis, se leva et parla avec beaucoup d'éloquence. « Pères conscrits, je vous prends à témoins que depuis que je suis Dieu je n'ai pas ouvert la bouche. Mais je ne puis garder plus longtemps le silence ni taire une douleur que la honte aggrave. Est-ce donc pour cela que j'ai pacifié les mers et les continents ? Que j'ai éteint les guerres civiles ? Que j'ai assis Rome sur la base des lois et que j'ai embellie d'édifices ? Je ne sais Père conscrits, comment m'exprimer ; toutes les paroles sont au-dessous de mon indignation. Je ne puis donc qu'emprunter ce mot de l'éloquent Messala Corvinus5 :  « Il a coupé le nerf de l'autorité. » Cet être pères conscrits, que vous ne croiriez pas dans le cas de chasser une mouche, tuait ses semblables aussi aisément qu'aux dés on fait ambesas6. Mais à quoi don énumérer tant de procès ? Ai-je le temps de m'apitoyer sur les désastres publics lorsque j'envisage ceux de ma famille ? Je laisserai donc les premiers pour ne parler que des seconds. Il se peut qu'il les ignore ; moi j'en connais l'histoire. Lui qui prétend se faire dieu ne se connaît pas lui-même. Ce misérable-là qui, pendant tant d'années, s'est couvert de mon nom, m'a témoigné se reconnaissance en faisant périr mes petites filles, les deux Jules l'une par le fer, l'autre par la faim, et mon arrière-neveu L. Silanus.

« Ce débat, Jupiter sur lequel vous allez prononcer, vous touche personnellement. Si cet homme doit prendre place au milieu de nous, dis-moi, divin Claude, pourquoi tous ceux et toutes celles que tu as immolés les as-tu condamnés sans instruire leur procès, sans les entendre ? Est-ce ainsi qu'on en use ? Au ciel cela ne se fait pas.

 

 

XI. – « Voici Jupiter qui règne depuis tant d'années ; il a cassé seulement la jambe de Vulcain, qu'il saisit par le pied et précipita du haut des célestes demeures ; puis, courroucé contre sa femme, il l'a suspendue en l'air ; jamais il n'a tué. Toi, tu as tué Messaline, dont j'étais le grand-oncle comme je suis le tien. Je l'ignore, dis-tu ? Que le ciel te confonde ! N'est-il pas plus honteux d'ignorer ce meurtre que de l'avoir commis ? Il a suivi pas à pas les traces de défunt Caïus César7. Caïus fit périr son beau-père, Claude son gendre. Caïus avait interdit au fils de Crassus8 de porter le surnom de Grand ; Claude lui accorda ce titre, mais il fit tomber sa tête. Il a fait périr dans la même maison : Crassus le Grand, Scribonie, Tristionie, Assarion, tous nobles, et entre autres Crassus qui était assez fou pour mériter le trône.

« Songez, pères conscrits, quel est le monstre qui a la prétention d'être admis à vos côtés. Consentirez-vous bien à en faire un dieu ? Considérez toute sa personne enfantée par la colère céleste. Somme toute, qu'il dise trois mots de suite et je me fais son esclave. Qui adorera un tel dieu ? Qui croira en lui ? Bref, si vous créez de tels dieux, nul n'ajoutera foi à votre divinité. Pour conclure, pères conscrits, si je vous ai toujours témoigné de la déférence, si je ne vous ai jamais tenu un seul propos désobligeant, punissez mes offenses. Voici ma proposition motivée. »

Alors il lut sur ses tablettes :

« Attendu que le divin Claude a fait mourir son beau-père Appius Silanus ; ses deux gendres Pompée le Grand et L. Silanus ; le beau-père de sa fille, Crassus le Sobre, auquel il ressemblait comme un œuf ressemble à un œuf ; Messaline son épouse ; tant d'autres enfin dont on ne saurait établir le nombre ; je demande contre lui une punition sévère, qu'il ait à purger des procès sans relâche, qu'il soit déporté immédiatement, qu'avant un mois il ait quitté le ciel et qu'il sorte de l'Olympe dans les trois jours. »

Cette motion fut adoptée. Aussitôt le Cyllénien9 prenant Claude au collet, l'entraîna aux enfers, d'où nul, dit-on, ne revient.

 

 

XII. – En descendant la voie Sacrée, Mercure demande ce que signifie le rassemblement qu'il aperçoit, et si ce ne sont pas là les funérailles de Claude. En effet, la magnificence du convoi annonçait les obsèques d'un dieu. Les joueurs de flûtes, de cors, de trompettes et autres instruments de cuivre étaient si nombreux et faisaient un tel bruit que Claude lui-même pouvait les entendre. La joie, l'allégresse étaient peintes sur tous les visages ; le peuple romain marchait comme un homme rendu à la liberté. Agathon10 et quelques avocats pleuraient de toute leur âme. Les jurisconsultes sortaient de leurs retraites, pâles, efflanqués, ayant à peine un souffle, i=on eût dit qu'il ressuscitaient. L'un d'eux, voyant les avocats qui faisaient bande à part et déploraient leur mauvaise fortune, s'approcha et leur dit : »Je vous le disais bien : les Saturnales ne dureront pas toujours. »

Claude, à la vue de ses funérailles, compris qu'il était mort. Car on chantait avec emphase ce cantique funèbre en vers anapestiques11 :

Répandez des pleurs, poussez des sanglots, prenez le deuil ; que le Forum retentisse de nos lamentations !

Il est tombé glorieusement le héros, dont pas un dans le monde entier n'égalait la vaillance.

Il devançait à la course les plus agiles, il terrassait les Parthes rebelles et leur décochait à la sourdine12 ses traits légers. Bandant l'arc d'une main sûre, ses coups inoffensifs dirigés contre un ennemi battu, atteignaient le Mède en fuite sur son derrière bariolé.

Par lui, les Bretons relégués au-delà des mers connues, les Brigantes aux yeux bleus ont courbé la tête sous les chaînes de Rome, et, pour la première fois, l'Océan même a tremblé devant les faisceaux romains.

Pleurez ce visage qui n'avait pas son pareil pour expédier lestement les causes, qui se contentait d'entendre une des deux parties et souvent même point du tout.

Où est le juge capable aujourd'hui d'écouter des procès une année entière ? À ton approche,il te cédera son siège, le monarque de la Crète, aux cent villes, qui rend justice dans le royaume des muets.

Frappez-vous la poitrine de douleur, race vénale des avocats ; pleurez, jeunes poètes ; pleurez surtout, joueurs qui, pour faire fortune, comptiez sur le cornet.

 

 

XIII. – Claude se délectait au récit de ses louanges et il aurait voulu jouir plus longtemps de ce spectacle. Le Talthybius13 des dieux l'empoigne, et, lui enveloppant la tête de peur qu'on ne le reconnût, il l'entraîne à travers le Champ de Mars et le fait descendre aux Enfers entre le Tibre et la voie Couverte.

L'affranchi Narcisse s'y était déjà rendu par un chemin plus court pour recevoir son patron. Il accouru à sa rencontre, frais comme un homme qui sort du bain, et s'écria : « Comment ! Des dieux chez les mortels ? » « – Dépêche-toi, lui dit Mercure, d'aller annoncer notre arrivée. » Il aurait voulu faire à son patron de plus amples cajoleries ; Mercure lui enjoint de nouveau de se hâter, et voyant qu'il hésitait, il lui applique un coup de caducée. Narcisse disparaît plus vite que la parole. Le terrain va en pente et la descente est facile. Malgré sa goutte, Narcisse parvint en un clin d’œil à la porte de Pluton. Le gardien Cerbère, celui qu'Horace nomme la bête aux cent têts, s’agite et hérisse son poil affreux. Narcisse, qui idolâtrait sa chienne blanche, tressaillit à la vue de ce dogue aux longs poils noirs, qu'assurément vous n'aimeriez guère à rencontrer la nuit. Il crie de toute ses forces : « Voici le César Claude. » Au même instant, des gens accourent en battant des mains et en chantant ; Nous l'avons trouvé, vive la joie ! Il y avait C. Silius, consul désigné ; Junius, ancien préteur ; Sextus Trallus, M. Helvius, Trogus, Cotta, Vectius Valens, Fabius, chevalier romains que Narcisse avait fait exécuter. Au milieu de cette troupe chantante était Mnester le pantomime, que Claude avait fait raccourcir par décorum. Messaline ne tarda pas à être instruite de l'arrivée de Claude. Les premiers qui se présentèrent furent les affranchis Polybe, Miron , Harpocras, Amphée et Phéronacte, que ce prince avait eu le soin d'expédier d'avance pour ne pas être pris au dépourvu. Venaient ensuite les deux préfets : Justus Catonius et Rufus, fils de Pompéius ; Lupus et Céler Asinius, consulaires ; enfin le fille de son frère, la fille de sa sœur, son gendre, son beau-père, sa belle-mère, toute sa parenté. Réunis en troupe, ils vont au-devant de Claude. Celui-ci en les voyant s'écrie : « Me voilà en pays de connaissances. Comment se fait-il que vous soyez ici ? »

« Comment, scélérat, repartit Pédo Pompéius, tu le demandes ? Quel autre que toi nous a expédiés ici, bourreau de tous tes amis ? Allons devant le juge, je vais te faire voir où se tient la barre. »

 

 

XIV. – Il le conduisit au tribunal d'Eaque, chargé d'appliquer la loi Cornélia contre les meurtriers. Il se fait inscrire et fonde son accusation sur les meurtres de trente sénateurs, de trois cent quinze chevaliers romains et plus, et d'une foule de citoyen aussi nombreux que les grains de sable et de poussière.

Claude épouvanté, promène partout ses regards, cherchant quelque avocat qui voulût le défendre. Il n'en trouve point. Enfin Pétronius, son ancien commensal, aussi beau parleur que lui, se présente et demande à soutenir sa cause ; on le lui refuse. Pédo Pompéius développe l'accusation à grands cris. Pétronius veut répondre. Eaque, foncièrement juste, l'en empêche. Après avoir entendu l'une des deux parties, il condamne Claude et ajoute : « Il est de toute justice qu'on le traite comme il fait des autres. »

Il se fit grand silence. Tout le monde, stupéfait de la nouveauté de l'arrêt, disait que cela ne s'était jamais vu. Claude trouvait la chose plus injuste que nouvelle. On discuta longtemps sur le genre de châtiments qui lui serait infligé. Quelques-uns pensèrent que si on négligeait une aussi belle occasion, Tantale mourrait de soif, faute de secours, Sisyphe roulerait son fardeau à perpétuité, et qu'il était temps d'enrayer la roue du malheureux Ixion. On ne voulut réformer aucun de ces vétérans, de peur que plus tard Claude ne s'en prévalût. On décida qu'il fallait inventer un châtiment nouveau et assigner au coupable un travail inutile qui, tout en allumant sa cupidité, la mettrait constamment en défaut. Eaque condamne Claude à jouer avec un cornet percé. Le voilà courant sans cesse après les dés qui s'échappent et n'obtenant rien.

 

 

XV. – Chaque fois qu'il agitait le cornet pour jeter les dés ceux-ci fuyaient par le fond entr'ouvert. Essayait-il de les reprendre pour les relancer, toujours croyant jouer, toujours en quête, son espoir était déçu ; les dés perfides disparaissaient sans cesse en passant à travers ses doigts. Ainsi, quand il touche à la cime élevée du mont, Sisyphe désappointé voit son fardeau qui roule par dessus sa tête.

Soudain parut Caïus César qui vint réclamer Claude comme étant son esclave. Il produisit des témoins qui l'avaient vu, lui Caïus, le rouer de coups de fouet, de coups de bâton et de coups de poings. On l'adjuge à Caïus César : Eaque y consent. Caïus en fait cadeau à son affranchi Ménandre pour lui servir d'homme d'affaire.

 

--oOo--

 

 

1Embrené : salir d'excréments, merdeux.

2Il y a ici dans le texte une lacune. Il est à présumer, d'après le chapitre suivant, qu'Hercule se sera décidé à introduire Claude dans le cénacle des dieux. C'est à Hercule que s'adresse les paroles qui suivent.

3Diespiter :

4Vica Pota : déesse de la victoire qui sépare âme et corps après la mort.

5Messala Corvinus : homme de haute naissance et orateur célèbre qui fut l'élève de Cicéron. http://fr.wikipedia.org/wiki/Marcus_Valerius_Messalla_Corvinus

6Ambesas : coup qui fais sortir deux as.

7Caïus César :

8Crassus :

9L'adjectif « cyllénien » est l'une des épithètes du dieu Hermès, et les poètes grecs et romains appellent souvent la lyre « cyllénienne », pour rappeler qu'elle est son invention.

10  Agathon : fils du roi Priam dans la mythologie grecque.

                                                  11  Le dimètre anapestique est un vers utilisé dans le théâtre antique. Il a notamment été utilisé dans les parties chorales des tragédies de Sénèque.

12Sourdine : sans faire de bruit.

13Talthybius : Dans la mythologie grecque, Talthybios (en grec ancien Ταλθύβιος / Talthýbios) est le héraut d'Agamemnon. Il apparaît dans l’Iliade et dans deux tragédies d'Euripide (Hécube et Les Troyennes)